Le romancier martiniquais a écrit le scénario d’« Encyclomerveille d’un tueur », une bande dessinée fantastique illustrée par Thierry Ségur.
© Editions Delcourt
Auteur prolifique d’une insatiable curiosité, il fallait bien que Patrick Chamoiseau vint un jour à la bande dessinée. C’est aujourd’hui chose faite avec Encyclomerveille d’un tueur (tome 1. L’orphelin de Cocoyer Grands-Bois), ouvrage né d’une rencontre avec le dessinateur Thierry Ségur.
Imaginaire créole
Ce dernier n’est pas un inconnu. Martiniquais comme Chamoiseau, il est le dessinateur de la série Légendes des contrées oubliées (trois volumes), un succès de librairie, et du Roi des méduses aux Editions Delcourt. C’est d’ailleurs le grand retour de Thierry Ségur à la BD puisque sa dernière publication remonte à 1997 !
Le premier tome d’Encyclomerveille d’un tueur, qui en comptera trois, est une plongée vertigineuse dans l’imaginaire créole. Au mitan d’une folle nuit d’horreur, un enfant est témoin de la mort de ses parents déchiquetés par un monstre. Recueilli par un fossoyeur, l’orphelin, qui dispose d’étonnants pouvoirs extralucides, sera de plus initié au monde parallèle et extravagant des morts. Hanté par la mémoire de son père, il voudra se venger de la terrible créature ayant causé son décès.
« L’Occident domine le monde, sa Merveille aussi », déplore Patrick Chamoiseau quand il évoque son scénario. « Tolkien déploie sa puissance dans une grotte mentale. Le monde d’Harry Potter est une île étroite coupée de la diversité du monde… Et je suis toujours assez consterné de voir comment les univers qui sont créés dans les bandes dessinées, les films, les jeux vidéos, ignorent complètement qu’il existe des Merveilles asiatiques, africaines, polynésiennes. Sans compter les Merveilles mosaïques des Antilles et des Amériques, et celle des grandes mégapoles urbaines. C’est encore pire dans la science-fiction que je lis abondamment… En plus de cet ethnocentrisme autiste, les créateurs d’aujourd’hui méconnaissent complètement que les Merveilles du monde se sont rencontrées, et que dans les imaginaires antillais par exemple, la fée Carabosse côtoie des diablesses et des Ti-Sapotilles (personnages de contes créoles), les trolls sont en compagnie de zombies et de soucougnans (aux Antilles, esprits malins nocturnes), etc., sans compter les créatures hybrides, créoles, métisses comme Manman D’lo (esprit féminin ou sorcière des eaux qui enjôle les êtres humains pour les amener à la noyade par exemple, ndlr). »
« Nouvelle complexité »
« Il fallait témoigner de cette nouvelle complexité qui est le pendant de ce qui se produit dans l’emmêlement des cultures, des peuples et des civilisations dans le Tout-Monde actuel », ajoute Patrick Chamoiseau. « Vivre le monde global d’aujourd’hui, comprendre sa complexité, deviner les nouvelles mosaïques identitaires, est important pour nous tous, et la Merveille est une des voies d’accès à cette compréhension. C’est le ferment d’un imaginaire de la complexité. La Merveille d’aujourd’hui est tissée de mille merveilles qui se chahutent… La Merveille archaïque est pure, cintrée, centrée, et close sur elle-même, elle est déjà morte. »
A noter que pour cette nouvelle série, le dessinateur Thierry Ségur est passé de la couleur directe au numérique, avec un plaisir perceptible. « L’ordinateur m’a permis d’ouvrir des champs qui pour l’heure me paraissent infinis. Cela peut paraître paradoxal mais ma manière d’exploiter cet outil me permet de faire en sorte que le résultat s’apparente à une esthétique traditionnelle. C’est un outil fascinant qui m’offre la possibilité de tenter, d’expérimenter des pistes inattendues, sans anxiété face à la planche. D’une certaine façon, je me suis totalement laissé guider par le plaisir du dessin et j’avoue n’avoir jamais connu une telle jubilation à la mise en couleur. » Une jubilation largement partagée… à la lecture !
Patrick Chamoiseau et Thierry Ségur, Encyclomerveille d’un tueur (tome 1. L’orphelin de Cocoyer Grands-Bois), Editions Delcourt (novembre 2009), 56 pages, 13,95 €.
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